Discours

Notes pour une allocution de M. Benoît Bouchard

À l'occasion du symposium d'ouverture
de la Semaine nationale des transports
Montréal (Québec) le 1er juin 2001

Ladies and gentlemen, mesdames et messieurs, bonjour

Je suis très heureux et très touché d'avoir été invité à prononcer le discours de clôture du symposium d'aujourd'hui. La célébration annuelle de la Semaine nationale des transports est une occasion extraordinaire de réfléchir sur l'importance capitale de l'industrie du transport pour le bien-être du Canada et des Canadiens et de jeter un regard sur l'avenir. Aucun événement ne peut être plus à propos pour le lancement de la semaine que ce symposium, et il ne peut y avoir meilleur thème que la technologie et la sécurité dans l'industrie.

Je tiens d'abord à féliciter chaleureusement les organisateurs de l'événement et tous ceux qui ont contribué à son succès. Je suis très content d'avoir pu entendre les points de vue des conférenciers invités et d'avoir pu discuter avec bon nombre d'entre vous. Ce soir, nous aurons de nouveau la chance de poursuivre le dialogue. Je serai donc bref pour que nous ayons tous le temps de nous préparer pour cette soirée qui s'annonce des plus plaisantes.

Pour des raisons évidentes, l'industrie du transport au Canada ainsi que la sécurité de ses activités et de ses pratiques est un sujet qui me tient à coeur. Je suis d'abord concerné du simple fait que je suis un citoyen canadien. Dans notre grand pays, il est important d'avoir un réseau de transport sûr et efficace pour nos activités quotidiennes. Il très important pour les Canadiens que ce réseau soit efficace, fiable et abordable. Nous considérons notre réseau de transport comme quelque chose d'acquis. Pourtant, c'est lui qui nous permet de jouir de notre qualité de vie actuelle. Lorsque nous voyageons, que ce soit pour affaires ou pour le plaisir, nous voulons le faire dans le confort et en toute sécurité. Nous ne pensons pas vraiment à tous les petits détails du réseau de transport; nous nous attendons simplement à ce que ce réseau soit efficace en tout point.

Quand j'étais ministre d'État pour le transport, et également quand j'étais ministre, j'ai commencé à avoir une perspective différente de l'industrie du transport. J'ai pris conscience de la complexité de cette industrie, de ses forces et de ses lacunes, et des pressions qui s'exercent continuellement sur elle. À cette époque, et je sais que c'est encore vrai de nos jours, nous devions aborder de nombreuses questions complexes, portant très souvent sur des technologies nouvelles et changeantes et, très souvent, d'importantes sommes d'argent étaient en jeu. (Ouvrir une parenthèse au sujet du CAATS (Système canadien automatisé des Services de la circulation aérienne) qui, 10 ans plus tard, a été incorporé après son essai initial dans un système réorganisé de contrôle de la circulation aérienne.) Nous devions également relever un défi important : c'est-à-dire qu'il fallait modifier notre rôle à l'égard de la sécurité à mesure que nous acceptions ces nouvelles technologies et que nous tentions de comprendre la nouvelle relation qui existerait entre les nouveaux systèmes informatisés de pointe et les êtres humains qui avaient encore la responsabilitéé, au bout du compte, d'assurer le succès et la sécurité des opérations.

Maintenant, en tant que président du Bureau de la sécurité des transports, j'ai une nouvelle vision de notre industrie (et ce n'est pas simplement à cause de mes nouvelles lunettes). Ma connaissance de ce que veulent les Canadiens; mon expérience de la complexité de l'industrie du transport et de son cadre législatif; l'analyse de certains événements où certaines choses, et parfois beaucoup de choses, ont mal tourné, et ont causé quelquefois des tragédies, m'ont permis d'acquérir des points de vue privilégiés. Cet après-midi, j'aimerais partager quelques-unes de ces idées avec vous pour que vous puissiez y réfléchir et j'espère par le fait même contribuer à enrichir cette journée.

Prenons d'abord la technologie. Bien qu'elle vise à améliorer nos vies et qu'elle ait souvent donné lieu à des améliorations qui auraient été inimaginables pour la plupart des gens il y a 40 ans ou même 20 ans, la technologie complique aussi notre existence. Elle évolue rapidement et nous incite à la suivre en nous promettant économies et efficience. Cependant, il est rare qu'elle nous donne des garanties solides, sinon que ça coûtera de l'argent ... et souvent de grosses sommes pour l'approvisionnement, l'installation, les coûts de remplacement, la formation, l'entretien, etc. Nombreux sont ceux qui sont sceptiques à l'égard des économies ou des gains d'efficience réels qu'offre la technologie. D'autres craignent que la nouvelle technologie entraînera inévitablement la perte des compétences de base et qu'elle provoquera des résultats indésirables, voire désastreux. Malgré tout, les avantages énormes de la technologie sont là et ils sont indéniables. Que ce soit dans le secteur des communications, de la navigation, en télédétection ou dans d'autres domaines, chaque jour, la technologie tient ses promesses.

Bien sûr, les divergences d'opinion sur la façon d'incorporer la technologie, et les multiples décisions prises à cet égard sont parfois profitables, parfois contestables. Je vais vous donner un exemple d'une technologie bien connue, qui est une technologie relativement nouvelle, et de ses avantages évidents et considérables, et aussi un exemple de sa mauvaise utilisation. Je parle du système de positionnement mondial ou GPS, qui sert à la navigation et au repérage. Cette incroyable technologie est à la disposition des particuliers et de l'industrie à un coût relativement peu élevé et son utilisation est de plus en plus répandue. En aviation, l'arrivée du GPS a ouvert la voie à une nouvelle ère de la navigation, permettant une précision dans la localisation et une souplesse dans les itinéraires qui auraient été inimaginables il y a 30 ans. Il ne fait pas de doute que, dans ce domaine, nous avons su tirer tous les avantages que les « technologues » nous laissaient miroiter. Toutefois, la confiance dans cette technologie a grandi si vite qu'aujourd'hui certains, trop impatients pour prendre le temps de s'assurer que les nouvelles technologies sont introduites et mises en oeuvre de façon mesurée et sans danger, n'en font pas nécessairement un usage judicieux. Des enquêtes menées récemment par le Bureau de la sécurité des transports ont permis de confirmer deux cas où du personnel navigant a utilisé des approches aux instruments de son cru, et ce, souvent sur de petits terrains d'atterrissage isolés, avant même que de telles approches aient été adéquatement élaborées et testées par l'autorité compétente. Tout laisse croire que ce ne sont pas des cas isolés. Il est évident que dans ce cas, on est allé trop loin et trop vite avec la nouvelle technologie.

Par ailleurs, je constate que certaines personnes ou certains organismes, pour une raison ou une autre, ne profitent manifestement pas des avantages qu'ils pourraient tirer de la technologie. En général, ou ils préfèrent les méthodes traditionnelles ou ils sont réticents à investir l'argent nécessaire pour effectuer les changements. Je reconnais que dans certains cas le financement est un obstacle réel à la transition mais, je crois également que, bien souvent, ce n'est qu'une excuse pour ne pas faire le bon choix au bon moment.

Si nous allons au-delà des incertitudes associées aux analyses coûts-avantages, notre dilemme à tous, et en particulier celui de l'industrie du transport, se résume à deux questions :

  • d'abord, comment adopter la technologie existante pour améliorer les opérations et le niveau de sécurité;
  • ensuite, comment s'adapter aux changements à venir pour ne pas apprendre à nos dépens.

Ce sont des décisions que nous prenons tous régulièrement dans notre vie quotidienne. Ce sont également des décisions que tout responsable de l'industrie du transport doit prendre régulièrement au nom des Canadiens.

J'aimerais maintenant dire quelques mots sur la sécurité. J'ai déjà abordé ce sujet quand j'ai parlé de la technologie parce qu'il est pratiquement impossible de nos jours de parler de l'un sans mentionner l'autre.

La technologie offre de nombreux avantages, mais elle présente aussi un grave danger : elle crée un faux sentiment de sécurité. À maintes reprises, nous avons pu constater qu'une trop grande confiance dans la technologie affaiblit le maillon humain dans la chaîne de sécurité. Cette confiance s'accroît à mesure que nos connaissances et nos compétences en technologie numérique s'améliorent, et qu'il en résulte de moins en moins d'erreurs et de plus longues périodes entre les défaillances. Les compétences de base et l'intuition qui découlent de l'expérience sont des facteurs essentiels pour la sécurité de toute opération et, même si elles évoluent naturellement avec les changements technologiques, elles doivent être cultivées et encouragées autant que par le passé. En d'autres mots .... le changement de comportement de l'être humain en fonction de la nouvelle technologie est tout aussi important que la nouvelle technologie elle-même. Cela peut vous sembler évident .... et aller de soi. Toutefois, après une révision des dossiers d'enquête sur les accidents survenus au Canada et un peu partout dans le monde, il est on ne peut plus évident que l'interface entre l'humain et la technologie s'avère fréquemment le maillon le plus vulnérable.

En préparant mon exposé, j'ai essayé d'obtenir une estimation globale des coûts annuels relatifs aux incidents et aux accidents dans l'industrie du transport au Canada. Il m'a été impossible de trouver un chiffre qui englobe tous les coûts mais, même sans chiffres précis, nous savons tous que ces coûts sont extrêmement élevés. Certains coûts, comme ceux de l'équipement brisé ou d'une infrastructure endommagée, sont relativement faciles à déterminer. Mais d'autres, comme les coûts découlant des pertes temporaires ou permanentes de nos ressources humaines sont beaucoup plus difficiles à quantifier, car nos méthodes comptables tiennent rarement compte de tous les coûts et des répercussions de ces pertes. Mais, ce qui est encore moins évident, ce sont les coûts d'un organisme qui n'accorde pas assez d'importance à la sécurité de ses opérations et au bien-être de ses employés. De nos jours, les compétences sont grandement recherchées et ceux qui les possèdent sont beaucoup plus mobiles sur le marché du travail. C'est pourquoi aucun employeur ne peut ignorer l'impact positif de mesures axées sur ses employés et sur le maintien en fonction et le rendement. Je ne parle pas simplement des régimes de rémunération; je songe aussi à l'importance réelle que les employeurs accordent aux gens, notamment à leur bien-être physique.

La rapidité et la complexité de l'industrie actuelle, exacerbées par les nouvelles technologies, ont devancé nos méthodes traditionnelles de contrôle. J'ai grandi dans un milieu où les règles étaient de rigueur parce que, et même si cela ne me semblait pas le cas à l'époque, la vie était relativement simple et des règles pouvaient être établies pour presque toutes les éventualités. Cela dit, il est impossible de légiférer pour tenir compte de la stupidité et je sais que nous sommes tous d'accord qu'essayer de s'en remettre uniquement à une seule série de règles ne marche pas. Il faut plus que cela. L'ère du numérique ou de l'information est venue bouleverser cette approche, et nous aurons, plus que jamais, à assimiler de plus en plus d'information et à faire face à de nombreux choix. Les règles ne peuvent simplement pas tenir compte de toutes les permutations et combinaisons. En fait, une série de règles strictes ne peut que limiter l'usage que nous pouvons faire de la technologie et des nombreux avantages qu'elle nous offre. Par conséquent, nous sommes aux prises avec un autre dilemme dans l'équilibre technologie/sécurité.

Comment pouvons-nous exploiter le plein potentiel de la nouvelle technologie et mobiliser les gens qui l'utilisent tout en assurant le cadre de sécurité approprié? En fait, cette seule question pourrait faire l'objet d'un symposium. Mais, je suis convaincu qu'il faut continuer à mettre l'accent sur l'être humain. Il ne s'agit pas d'une tendance naturelle. J'ai remarqué qu'on tend à mettre l'accent sur la technologie elle-même ... quelle technologie, à quel prix, dans combien de temps ... plutôt que sur les gens qui au bout du compte doivent utiliser la technologie ... les gens sur lesquels nous comptons pour assurer que les promesses de la technologie se réaliseront en toute sécurité. En tant que président du Bureau de la sécurité des transports, je crois que le jugement est un élément essentiel à la sécurité des opérations et que lorsque les choses vont mal, le jugement des personnes concernées a un effet direct sur les résultats. Même s'il se peut que nous y arrivions un jour, nous ne sommes pas encore capables de programmer les objets inanimés pour qu'ils fassent preuve de jugement ... les êtres humains ont encore le monopole à ce chapitre.

Pour terminer, je tiens à préciser que la technologie et notre habileté à utiliser cette technologie judicieusement sont de plus en plus essentielles à l'industrie du transport. Sans elles, nous ne pourrons pas rester concurrentiels et nous ne pourrons certainement pas rester à la hauteur des attentes des Canadiens et des gens qui font affaire avec notre pays ou qui viennent nous visiter. La façon dont nous adopterons la technologie qui existe déjà et la façon dont nous nous adapterons aux changements à venir déterminera notre position dans un marché compétitif et de plus en plus mondialisé. Ce sont cependant les gens qui devront faire tout ce travail et qui, en fin de compte, détermineront si nous pouvons réaliser le plein potentiel des progrès technologiques, et ce, en toute sécurité. En tant qu'industrie et en tant que pays, nous devons garder un bon équilibre dans ce que nous investissons dans la technologie et dans l'individu.